Quand Rania cause...

Quand Rania cause...

DE LA PLAGE AUX NUAGES

 

"- Téta, on s'ennuie les cousins et moi et il fait chaud ici, à la maison. On va jouer au foot sur la plage.

-D'accord habibi, que Dieu soit avec vous.

-Tu me donnes un shekel Téta? J'aimerai aussi aller à l'internet café.

-Promis Habib Albi. Je te le donnerai à ton retour inchallah.

 

J'adore Téta. Je suis son chouchou. Peut être parce que je suis le plus jeune. J'ai neuf ans. Mes cousins Ahed et Zacharia ont 10 ans et Ismaïl a 11 ans. Y a aussi Muntasser, 12 ans.
Alors j'en profite. Elle me dit jamais non.

 

On est pressé d'arriver à la plage. 
On adore jouer au foot. C'est trop petit chez nous. La plage nous permet de respirer et de nous défouler un peu.

Et puis, on connaît que ça la plage. 


Papa est pêcheur. 
J'adore le voir revenir fière d'avoir pêché un gros poisson!

Maman aussi elle est fière, parce qu'elle peut frimer et faire sa belle lorsqu'elle cuisine un gros poisson devant les voisines.
Mais bon. On partage toujours tout avec les voisins. C'est la famille.

 

Je cours après le ballon qu'Ahmed a fait passer à Zacharia. Je suis pas encore chaud. On vient à peine d'arriver.

Mais le ciel s'est obscurcit au dessus de nous. Oh non! Des nuages? 
En plein été? 
Vraiment pas de chance!
Mais c'est quoi ce bruit sourd et assourdissant?

 

Le ballon roule.
Il s'éloigne. 
Je suis à terre. Enfin je crois. Le ballon s'éloigne de moi. 
Un deuxième bruit énorme, sourd, assourdissant. 
Je vois des gros trous dans le sable.
J'ai peur. Un peu.

 

C'est quoi? Un nouveau jeu? Je cherche du regard mes cousins. 
Zacharia, Ahmed et Ismael sont allongés par terre. Comme moi.

Mais c'est bizarre. On dirait des robots cassés. Comme celui que mon petit voisin s'amuse à démembrer.

 

J'ai même pas mal. J'ai même plus peur.
D'ailleurs, j'arrive à me relever. Mes cousins aussi. On se donne la main.

Manque Muntasser. On l'entend hurler. 
Pleure pas Muntasser. Ça va aller. Tu sais quoi? Le shekel que Téta m'a promis pour internet, prends-le.

Regarde! On monte vers le ciel. 
La plage n'était pas si vaste finalement. 
On continue notre match de foot dans les nuages.

 

Papa Bakr, pourquoi ton visage se deforme-t-il? Je ne t'ai jamais entendu crier si fort! Pourquoi les larmes couvrent-elles ton visage?

Pourquoi y a-t-il tant de monde sur la plage? Pourquoi tant de grands? Pourquoi ça crie fort? Pourquoi ça pleure? Pourquoi ça court dans tous les sens? Pourquoi autant d'Allahu Akbar? Pourquoi la télé? Pouquoi l'armée? 
Pourquoi ces femmes qui frappent leur poitrine? Pourquoi semblez - vous tous être pliés de douleur? Pourquoi ce rouge sur le sable?

 

Papa Bakr, les cousins et moi, on continue notre match de foot dans les nuages.

On est bien là tu sais. On est libre. C'est bizarre la liberté quand tu n'y es pas habitué.

Y a plein de voisins ici. Plein! Ils arrivent en masse. Et si vite! On est presque 2000! Plein de voisins de notre quartier et d'ailleurs. Plein!
Ils prendront soin de nous là haut. 
Et y a des colombes aussi. Et des oliviers. 
On continuera à manger du za3tar wa zeyt, du makloubeh. ..


Ton poisson me manque papa.

 

Papa, pourquoi tu pleures?
Muntasser pourquoi tu pleures ?
Je te promets qu'on finira notre match de foot. Ce n'est que partie remise.
N'oublie pas le shekel de Téta Sharifa.

 

C'est allé si vite tout ça...
On est allé si vite de la plage aux nuages."

 

Mohammed Baker, petit ange palestinien assassiné sur une plage de Gaza par Israël durant l'été 2014.

On ne vous oubliera pas. Jamais.

 

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17/07/2015
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