Quand Rania cause...

Quand Rania cause...

Ne m’appelez pas "militante"

 

Enfant, quand on me demandait mon origine, je la chuchotais avec timidité.

Non pas par honte, mais car je savais pertinemment les questions qui allaient s’en suivre : « Hein ? Quoi ?Pa... Pakistanaise ? On dirait pas ! C’est où ça ? »
Trop petite, trop jeune, ça me fatiguait. 


C’est d’ailleurs à ce moment là que j’ai commencé à réaliser le caractère exceptionnel de mon origine, dans cette France des années 80.

Mes parents me parlaient beaucoup de la Palestine à une époque. En fait, c’était au moment de la première Intifada.
Mon souvenir le plus lointain est cette vidéo de mes parents à une de ces manifestations pour dénoncer l’occupation et soutenir l’Intifada justement.
On s’en était faite une soirée comme ça, à visionner cette manif sur cassette VHS. 
Je ne comprenais pas trop mais j’étais fière de mes parents.

 

Un peu plus tard, c’est la fameuse poignée de main entre Arafat mon idole et Rabin. 
C’était en 1993, j’avais 15 ans, je ne comprenais pas trop le concept des Accords d’Oslo mais le sourire lumineux de habibi Yasser me disait que c’était fini la misère de la colonisation, qu’on aurait enfin la paix, qu’on irait enfin chez nous, qu’on avait gagné.
En plus, Bill était beau, il avait l’air sympa, je lui faisais confiance.
J’ai dû la visionner une centaine de fois cette poignée de main. A chaque fois les mêmes émotions : papillons dans le ventre, euphorie, larmes de joie.
Et je dessinais des colombes qui tenaient une branche d’olivier avec le drapeau palestinien en fond et je l’envoyais à mes cousines de Jordanie.

 

                                                                arafat.jpg

 

Au lycée, j’étais en L option cinéma. 
A ce moment, à la Fnac des Halles, se tenait une expo photo sur l’Intifada. Armée de ma caméra, je filme ces images poignantes et interroge les visiteurs, je recueille leurs impressions.
J’obtiens grâce à ce reportage un 20 au Bac.
J’en suis très fière mais je me pose la question : qu’est-ce qui a été noté ? La qualité artistique ou le sujet ?

 

A la fac, je rencontre trois individus (Wael, Soraya et Pascal) autour d’une petite table où on passe de la musique palestinienne et où on vend des produits artisanaux palestiniens.
Je serai la quatrième de ce collectif Palestine Paris 8. Nous sommes en 1998.
On organise des conférences, nous vendons régulièrement des produits artisanaux palestiniens, on réalise un film qui sera diffusé au forum des images.

Puis je me marie, je quitte la France. Une parenthèse de dix ans.
Je vis dans une bulle, loin de tout et de tous, pas d’internet, pas d’info. Un monde à part ou tout est apolitisé, où le seul but est de survivre, gagner son pain et si t’es un peu plus gâté par la vie, afficher ta réussite sociale via ta sape, ta voiture, ta maison, ta bonne, le nom de l’école privée où vont tes enfants.
On parle plus de la France et de son art de vivre que de ce qu’il se passe en Palestine.

 

Retour en France en 2013.
Transition d’un an : appart, boulot, écoles…


Juillet 2014 : Gaza…

Des milliers de gens aux rassemblements et moi dedans.
La France savait enfin qui étaient les palestiniens et ou était la Palestine !
Je trouvais ça trop beau ces gens se lever pour protester contre l’injustice que subissait mon peuple.

Que je sois là, c’était normal. Mais tous ces gens… 
Bonheur intense malgré la peine et l’indignation indescriptible des images de bombardements, de morts d’enfants … et le dégout de cette France qui par la voix de son président, soutenait officiellement le droit à Israël de « se défendre ».

Manifs, rassemblements, Facebook, twitter, puis de nouveau le collectif Palestine Paris 8, du bénévolat lors du Festival Cine Palestine…
Tout me ramène à ma Palestine, indéniablement.

 

Aussi, j’ai découvert durant cette année le mot « militant ».
Je ne savais pas ce que c’était vraiment.
Y a les bons, les mauvais, ceux sur le terrain, les 2.0.
Différent degré de militantisme semble-t- il. Certains attribuent des points aux gens en fonction de leur propre échelle.


Une découverte !

Alors je me dis qu’on aura peut être un jour une formation diplômante en militantisme avec différents niveaux : Bac +2/ Bac+3/ Bac+5/ Doctorat.
Je ne savais pas que pour soutenir une cause, on nous décernait ce titre.
Parait même que parfois, certains se lèvent un matin et se disent : c’est décidé! Je serai militant !
Bref…

Appelez moi comme vous voulez : militante de seconde zone, 2.0, de terrain ou mieux !

 

Ne m’appelez pas militante.

 

Ce que je sais, c’est que ce que je fais, je le fais car je ne peux pas faire autrement. C’est comme ça.

Et j’en paie le prix.
Combien de fois ai-je pleuré car je laissais seuls mes enfants pour un rassemblement, une action, une réunion ? Combien de fois j’étais avec eux, chez moi, mais sans l’être vraiment ? Car à défaut de partager des moments avec eux, c’était des infos que je partageais, tête baissée sur mon téléphone.

Ce choix est une réelle torture. Y aller parce que tu dois le faire, de par tes convictions, ou rester avec tes enfants et profiter de chaque instant avec eux ?
Souvent je me suis dis : « Je perds mon temps, rien ne changera, je brasse du vent. Et le temps passe, vite, et mes enfants grandissent, vite. Quelle image garderont-ils de moi ? M’en voudront-ils ?
C’est leur jugement à eux qui compte pour moi.
Pas celui des « militants ».

 

Partager des photos des actions auxquelles j’ai participé, les vidéos dans lesquelles j’apparais, dire tout haut ce que je pense, ça me coute plus que cela ne me rapporte.

Je n’ai aucune ambition politique, artistique, médiatique ou professionnelle. Je ne cherche pas la gloire. Je fais tout bénévolement, je ne gagne pas d’argent.

 

Ne m’appelez pas militante s’il vous plait.

 

Lors de la préparation de La Marche de la Dignité, on m’a désigné pour représenter la Palestine, scander, parler.
Je ne suis pas une oratrice comme les superbes femmes du collectif. Je n’ai jamais fait ça.
Mille fois j’ai failli annuler. Sans le soutien de mes amis, je ne l’aurai sûrement pas fait.

Et puis je me suis laissé porter…
Photos et vidéos ont immortalisé ce moment. 


Une amie Facebook m’a écrit : « c’est beau une femme qui lutte ! ». Oui, tu dis tellement vrai !
Qu’est ce qu’elles sont belles !

 

Ne m’appelez pas militante.

 

En fait, appelez-moi comme vous voulez : mégalo, égocentrique, pute…
Je m’en fiche.

 

L’important pour moi, c’est le regard que mes enfants portent sur moi.
Je continuerai à parler ou pas, à écrire ou pas, à me lever ou pas, mais sûrement pas en fonction de ce que les autres pensent de moi.

 

En tout cas, ce qui est sûr, c’est que seul Allah est capable de juger de la sincérité de chacun.



11/11/2015
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